Esprit critique, évaluation des sources, rapport aux écrans, distinction des faits : pourquoi apprendre aux jeunes à s'informer est devenu une compétence aussi vitale que lire et écrire.
À quelques semaines de la rentrée de septembre, le moral des ménages français affiche une fragilité préoccupante. Selon le dernier baromètre mensuel de l'Institut national de la consommation, publié ce vendredi, 62 % des foyers déclarent avoir réduit leurs dépenses non essentielles au cours des trois derniers mois. Un chiffre en hausse de sept points par rapport à l'an dernier, qui illustre la persistance d'une crise silencieuse que les indicateurs macroéconomiques peinent à capturer pleinement.
Le contexte est pourtant ambigu. L'inflation générale a ralenti, s'établissant à 2,1 % sur un an en juin 2026, contre plus de 5 % en 2023. Mais cette accalmie en trompe-l'œil dissimule des réalités très contrastées selon les postes de dépenses. L'alimentation reste en hausse de 3,4 %, l'énergie pèse toujours lourd dans les budgets populaires, et le logement continue de cannibaliser une part croissante des revenus, notamment dans les grandes agglomérations.
Pour de nombreuses familles, la rentrée scolaire constitue chaque année un révélateur impitoyable. Fournitures, vêtements, activités extrascolaires : la liste des dépenses s'allonge au moment même où les finances estivales ont souvent été mis à rude épreuve. Cette année, les associations caritatives anticipent une demande en forte hausse auprès de leurs épiceries sociales et de leurs points de distribution vestimentaire.
« Nous avons déjà enregistré une augmentation de 18 % des nouvelles demandes d'aide depuis janvier, confie Marie-Laure Devos, coordinatrice régionale d'une grande fédération d'entraide en Île-de-France. Et nous savons que le mois de septembre va encore amplifier ce mouvement. Des gens qui ne nous avaient jamais sollicités arrivent aujourd'hui, souvent honteux, parce qu'ils ne s'en sortent plus. »
Ces témoignages de terrain contredisent un discours officiel qui insiste sur la résilience de l'économie française. Si la croissance du PIB reste positive — +1,2 % attendu en 2026 selon la Banque de France —, cette richesse produite se distribue de manière de plus en plus inégale, creusant un fossé entre les ménages aisés, dont le patrimoine financier a continué de s'apprécier, et les classes moyennes inférieures et populaires, prises en étau entre des revenus stagnants et des prix structurellement élevés.
La crise du logement cristallise à elle seule une grande partie des tensions sur le pouvoir d'achat. Le taux d'effort moyen des locataires dans les dix premières agglomérations françaises dépasse désormais 35 % de leurs revenus nets, selon les données de l'Observatoire des loyers. À Paris et dans sa proche banlieue, ce chiffre grimpe à 42 % pour les ménages aux revenus intermédiaires, une proportion jugée insoutenable par les économistes du logement.
La pénurie de logements abordables ne se résorbe pas. Les mises en chantier de logements sociaux ont chuté de 22 % en 2025 par rapport à l'année précédente, victimes des difficultés financières des communes, de la hausse des coûts de construction et d'une politique foncière jugée trop permissive vis-à-vis de la spéculation immobilière. Des élus locaux, de bords politiques très différents, réclament désormais un plan d'urgence national.
« On ne peut pas demander aux familles de s'adapter indéfiniment à un marché du logement qui les exclut. Il faut des actes forts et rapides, pas de nouveaux rapports. »
Cette injonction, formulée par un maire de ville moyenne lors d'un récent congrès des collectivités territoriales, résume un sentiment partagé par une large frange des élus locaux, quelle que soit leur couleur politique. Le gouvernement, de son côté, a annoncé la semaine dernière un « pacte logement » assorti de mesures fiscales incitatives pour les propriétaires bailleurs et d'un déblocage de crédits d'État pour les organismes HLM. Des annonces accueillies avec scepticisme par les associations de défense du droit au logement.
Si l'été semble épargner les ménages sur le front énergétique, l'approche de l'hiver ravive les inquiétudes. Les prix du gaz naturel sur les marchés européens ont progressé de 14 % depuis le début du mois de mai, portés par des tensions géopolitiques persistantes en Méditerranée orientale et par une demande mondiale toujours soutenue. Les fournisseurs d'énergie alternatifs alertent leurs clients par courrier sur d'éventuelles hausses tarifaires à partir d'octobre.
Le bouclier tarifaire, qui avait protégé les consommateurs français lors des pics de 2022 et 2023, a été progressivement démantelé. Aujourd'hui, les ménages sont plus directement exposés aux fluctuations des marchés. Les associations de consommateurs demandent le rétablissement d'un mécanisme de protection ciblé pour les foyers les plus vulnérables, notamment les bénéficiaires du chèque énergie, dont le montant n'a pas été revalorisé depuis deux ans malgré l'inflation.
Face à ce tableau sombre, des initiatives locales et citoyennes tentent d'inventer des réponses concrètes. Les groupements d'achats alimentaires se multiplient dans les quartiers populaires, permettant à leurs membres de réduire leurs dépenses de courses de 15 à 25 %. Des coopératives d'habitants émergent pour contourner le marché immobilier spéculatif. Des associations proposent des formations à la gestion budgétaire, au démarchage administratif pour obtenir des aides méconnues, ou encore à la réparation d'appareils électroménagers pour allonger leur durée de vie.
Ces chiffres brossent le portrait d'une société où la question de la subsistance redevient centrale pour des millions de personnes qui ne se définissaient pas comme pauvres il y a encore quelques années. La notion de « classe moyenne fragilisée » s'est imposée dans le débat public, sans que les réponses politiques à la hauteur de l'enjeu aient encore émergé.
La rentrée de septembre s'annonce donc comme un test grandeur nature pour le gouvernement. Les premières semaines d'école coïncideront avec la présentation du projet de loi de finances pour 2027, un texte attendu au tournant par les syndicats, les associations et une opinion publique qui n'entend plus se satisfaire de promesses. L'équation est serrée : comment redonner du souffle aux budgets des ménages sans creuser davantage un déficit public déjà sous surveillance européenne ? La réponse engagera bien plus que le seul pouvoir d'achat — elle dira quelque chose de la vision de la cohésion sociale que la France entend porter dans les années à venir.